LISIS
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Simon Léger

ATER, UGE

Les impacts environnementaux de l’élevage: des coalitions en lutte pour cadrer un problème global

Résumé :

Cette thèse analyse la construction d’un problème autour des impacts environnementaux de l’élevage et des solutions qui leur sont associées, en croisant sociologie des sciences et néo- institutionnalisme. Elle étudie la mobilisation de cadrages concurrents par des coalitions d’acteurs au sein du champ, à partir d’une enquête qualitative multisituée combinant entretiens, observations ethnographiques et analyse critique des infrastructures de savoirs. L’environnementalisation de l’élevage est d’abord portée par une coalition d’experts du secteur au sein d’organisations internationales (FAO, CGIAR, Banque Mondiale). Cherchant à inscrire cette question à l’agenda des politiques agricoles internationales, et anticipant les critiques, ces experts produisent des évaluations globales du secteur. Face au désengagement progressif des bailleurs, une fraction de la FAO publie un rapport particulièrement critique, L’Ombre portée de l’élevage (2006), visant à enrôler les mouvements environnementalistes. Ce rapport est rapidement approprié par une coalition d’outsiders (experts en santé publique, ONG végétariennes et environnementalistes) qui, en mobilisant des analyses de cycle de vie comparant produits animaux et végétaux, promeuvent la réduction de la consommation de viande. En réaction, les organisations bovines européennes et américaines tentent un transfert de la responsabilité climatique vers les pays en développement. Une coalition dominante, soutenue par les États européens et anglo-saxons ainsi que par des organisations économiques transnationales, reprend ce transfert. Elle mobilise les mêmes instruments d’évaluation, mais pour promouvoir l’intensification comme solution d’atténuation des émissions par unité produite. Une troisième coalition, dominée, défend la durabilité des systèmes d’élevage extensifs. S’appuyant sur les bénéfices de leur intégration aux écosystèmes pâturés et sur l’importance des petits producteurs, elle rassemble des États, des agences de développement, des ONG et des organisations de la filière viande rouge. Sa position dominée tient à son incapacité à produire des évaluations globales crédibilisant son cadrage, ainsi qu’à sa dépendance financière envers la coalition dominante, qui conditionne son soutien à l’absence de critique des systèmes intensifs et à l’opposition aux régimes végétalisés. L’incorporation de la critique environnementale dans le champ résulte ainsi d’une alliance stratégique, mais asymétrique, entre les coalitions dominante et extensive. Si elle permet de contenir la coalition d’outsiders, elle révèle de profondes contradictions écologiques et sociales. Cette recherche contribue au néo-institutionnalisme en soulignant le rôle central des infrastructures de savoirs : en structurant les conditions de visibilité, de comparabilité et de crédibilité, elles façonnent les rapports de force entre cadrages concurrents.

 

 

English

Livestock’s environmental impacts : competing coalitions to frame a global problem

This thesis investigates how competing coalitions have framed the environmental impacts of livestock and the solutions proposed to address them. Combining science and technology studies (STS) with neo-institutionalist field theory, it explores the politics of expertise through a multi-sited qualitative inquiry based on semi-structured interviews, ethnographic observations, and a critical analysis of knowledge infrastructures. Livestock environmentalisation initially emerged from a coalition of experts within international organisations (FAO, CGIAR, World Bank), who sought to better the sector’s marginalized position on the international agricultural politics agenda. Anticipating growing environmental criticisms, they produced global environmental assessments of the sector. As external funding declined, a faction within the FAO released a particularly critical report, Livestock’s Long Shadow (2006), aiming to impose the issue on the international agenda by enrolling environmentalist movements. This report was quickly seized upon by an outsider coalition comprising public health experts, vegetarian advocacy groups, and environmental NGOs. Using life cycle analyses that compared animal and plant products, they championed reduced meat consumption. In response, European and US beef industry organizations—alongside their academic allies—sought to shift climate responsibility onto developing countries by producing comparative assessments that emphasized their better climate efficiency. But while this coalition mostly adopted a defensive posture, a dominant coalition between European and Anglo-Saxon governments as well as transnational economic organizations mobilized life-cycle analysis to promote intensification as a solution to tackle livestock’s emissions. Faced with a frame that disadvantaged them, a third, subordinate coalition emerged, bringing together defenders of extensive livestock systems from both developed and developing countries, alongside development agencies, NGOs, and segments of the red meat industry. This coalition sought to emphasize the ecological benefits of grazed ecosystems, as well as the vital role these systems play in the social development of small-scale producers. However, its inability to produce globally credible assessments to support its framing—combined with its financial dependence on the dominant coalition—ultimately led to its marginalization within the field. I argue that the dominant and subordinate coalitions collaborate to internalize external critiques of livestock’s environmental impact—particularly those advanced by the coalition advocating for reduced meat consumption. However, their attempts to articulate a coherent framework that accommodates both intensive and extensive production systems reveal deep- seated ecological and social contradictions.